PLEXUS - Henry Miller

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Quoi qu’il en soit, toute cette sacrée histoire n’était pour moi rien de plus qu’un prétexte pour rester actif, un moyen d’étayer ce simulacre d’effort pour gagner ma vie. Pourquoi je me donnais la peine de le feindre, je ne le sais pas, à moins que ce qui me poussait ne fût une mauvaise conscience. Mona gagnait plus qu’assez pour nos besoin à tous les deux. Et puis elle rapportait constamment à la maison des cadeaux qu’on pouvait convertir en espèces. Toujours la même histoire. Les gens ne pouvaient résister à l’envie de la couvrir de cadeaux. C’étaient tous des « admirateurs », bien entendu. Elle préférait les appeler « admirateurs » plutôt qu’ « amoureux » je me demandais bien souvent ce qu’ils admiraient en elle, d’autant plus qu’elle ne leur servait que des rebuffades. A l’entendre taper sur ces « crétins » et ces « couillons », on aurait cru qu’elle ne leur souriait même jamais.
Souvent elle me faisait veiller toute la nuit en me parlant de cette nouvelle nuée de soupirants. Une bande singulière, je dois dire. Toujours parmi eux un millionnaire ou deux, toujours un pugiliste ou un lutteur, toujours un cinglé, généralement de sexe douteux. Ce que ces gens bizarres voyaient en elle, ou espéraient en obtenir, je ne parvins jamais à le découvrir. Avec le temps, il devait y en avoir des quantités. En ce moment-ci c’était Claude. (Quoique, à vrai dire, elle ne parlât jamais de Claude comme d’un admirateur.) En tout cas, Claude. Claude comment ? Juste Claude. Lorsque je demandais ce que Claude faisait dans la vie, elle devînt presque hystérique. Ce n’était qu’un enfant ! Seize ans, pas un jour de plus. Bien entendu, il paraissait beaucoup plus. Il fallait absolument que je fisse sa connaissance un jour. Elle était certaine que je l’adorerais.
J’essayai de manifester de l’indifférence, mais elle n’y fit pas attention. Claude était unique, insista-t-elle. Il avait couru le monde entier – sans un sou.
« Tu devrais l’entendre parler, dit-elle, continuant à babiller. Tu écarquillerais les yeux. Il a plus de sagesse que la plupart des hommes de quarante ans. C’est presque un Christ… »
Ce fut plus fort que moi, j’éclatais de rire. Je dus lui rire au nez.
« Très bien, ris ! Mais attends d’avoir fait sa connaissance, tu chanteras alors une autre chanson. »
C’était Claude, appris-je, qui lui avait donné les beaux bracelets, bagues et autres parures navajos. Claude avait séjourné tout un été chez les Navajos. Il avait même appris à parler leur langue. L’eût-il voulu, dit-elle, il aurait pu passer le reste de sa vie avec eux.
Je voulus savoir d’où il était originaire , ce Claude. Elle ne le savait pas pour sûr elle-même. Du Bronx croyait-elle. (Ce qui le rendait que plus unique encore.)
« Alors il est juif ? » dis-je.
De nouveau elle n’était pas sûre. On ne pouvait rien dire d’après son aspect. Il ne ressemblait à rien. (Etrange façon de s’exprimer, pensai-je) Il pourrait passer pour un Indien – ou pour un pur Aryen. Il était comme le caméléon – cela dépendait du moment et de l’endroit où on le rencontrait, de son humeur, des gens qui l’entouraient, et ainsi de suite.
« Il est probablement né en Russie », dis-je me lançant de loin.
A ma surprise, elle répondit :
« Il parle couramment le russe, si cela signifie quelque chose. Mais aussi il parle d’autres langues, l’arabe, le turc, l’arménien, l’allemand, le portugais, le hongrois…
- Pas le hongrois ! criai-je. Le russe, O.K. L’arménien, O.K. Le turc, dito, quoique ce soit un peu dur à avaler. Mais quand tu dis le hongrois, je regimbe. Non, sapristi, il faudra que je l’entende parler hongrois pour y croire.
- Très bien, dit-elle, viens un soir et vois par toi-même. En tout cas, comment pourrais-tu en juger – tu ne sais pas le hongrois.
- Exact ! Mais il y a en tout cas une chose que je sais : quiconque peut parler le hongrois est un sorcier. C’est la langue la plus coriace du monde – sauf pour les Hongrois, évidemment. Ton Claude est peut-être un garçon brillant, mais ne me dis pas qu’il parle hongrois ! Non, tu ne me feras pas avaler cela. »
Mes paroles n’avaient manifestement pas fait la plus petite faille en elle, car quand elle ouvrit la bouche ce fut pour déclarer :
« J’ai oublié de te dire qu’il sait aussi le sanscrit, l’hébreu, et…
- Ecoute, m’exclamais-je, il n’est pas presque un Christ, il est le Christ. Personne d’autre que Christ le Tout-puissant ne pourrait posséder toutes ces langues à son âge. Je m’étonne qu’il n’ait pas inventé la langue universelle. J’irai rudement vite là-bas, n’aie pas peur. Je veux voir ce phénomène de mes propres yeux. Je veux qu’il parle six langues à la fois. Rien de moins ne me fera impression. »
Elle me regarda comme pour dire : « Pauvre saint Thomas ! »
La fermeté de son sourire finit par me piquer. Je dis : « Pourquoi souris-tu comme ça ? »
Elle hésita une plein minute.
« Parce que, Val… parce que je me demandais ce que tu dirais si je t’apprenais qu’il a aussi le pouvoir de guérir. »
Pour quelque bizarre raison, cela paraissait plus plausible et conforme au caractère de Claude que tout ce qu’elle m’avait dit à son sujet. Mais je devais persévérer dans mon attitude de doute et de moquerie.
« Comment le sais-tu ? dis-je. L’as-tu vu guérir quelqu’un ? »
Elle refusa carrément de répondre à la question. Elle affirma pourtant qu’elle pouvait garantir la vérité de ce qu’elle avançait.
Pour la pousser, je dis :
« Qu’est-ce qu’il a guéri, une migraine ? »
De nouveau elle prit son temps avant de répondre. Puis, plutôt solennellement, presque trop solennellement, elle répondit :
« Il a guéri un cancer, si cela signifie quelque chose. »
Cela me rendit furieux.
« Au nom du Christ, hurlai-je, ne reste pas là à me dire une chose pareille ! es-tu une idiote jobarde ? Tu pourrais tout aussi bien dire qu’il a ressuscité des morts. »
L’ombre d’un sourire passa sur son visage. D’une voix qui n’était plus solennelle mais grave, elle dit :
« « Eh bien, Val, crois-le ou non, cela aussi il l’a fait… Parmi les Navajos. C’est pour cela qu’ils l’aiment tant…
- O.K. petite fille, ça suffit pour ce soir. Changeons de sujet. Si tu m’en disais davantage, je croirais que tu as une case de moins. »
Ce qu’elle dit ensuite me prit totalement au dépourvu. Je faillis sauter au plafond.
« Claude dit qu’il a rendez-vous avec toi. Il sait tout de toi… Il te connaît de fond en comble en fait. Et ne va pas croire que c’est moi qui le lui ai dit, parce que je ne l’ai pas fait. Veux-tu en entendre d’avantage ? »
Elle poursuivit aussitôt :
« Tu as devant toi une immense carrière : tu seras un jour une figure mondiale. Selon Claude, tu joues en ce moment à colin-maillard. Tu es spirituellement aveugle, ainsi que muet et sourd…
- Claude a dit cela ? – J’étais maintenant parfaitement sérieux. – Très bien, dis-lui que je serai au rendez-vous. Demain soir, ça va ? Mais pas dans ta sacrée boîte ! »
Elle fut ravie de ma complète capitulation.
« Laisse moi faire, dit-elle, je choisirai un coin tranquille où vous pourrez être seuls tous les deux. »
Bien entendu, je ne pus m’empêcher de demander ce qu’il lui avait dit d’autre à mon sujet.
« Tu sauras tout demain, répéta-t-elle. Je ne veux pas te le gâcher. »
J’eus de la peine à m’endormir. Claude reparaissait sans cesse, comme une vision, chaque fois sous un aspect différent. Quoiqu’il eût toujours une figure de jeune garçon, sa voix sonnait comme celle d’un ancien. Quelque langue qu’il parlât, j’étais capable de le suivre. Je n’étais nullement surpris, chose curieuse, de m’entendre parler hongrois, non plus que de me voir monter à cheval, monter sans celle et pieds nus. Souvent nous poursuivions nos discussions dans des pays étrangers, en des lieux lointains comme la Judée, le désert de Nubie, le Turkestan, Sumatra, la Patagonie. Nous ne nous servions d’aucun véhicule ; nous étions toujours là où vagabondaient nos pensées, sans effort, sans recours à la volonté. A part certains rêves sexuels, je ne crois pas en avoir jamais fait d’aussi agréable que celui-là. Il était plus qu’agréable, instructif dans le sens le plus élevé. Ce Claude était plutôt un alter ego, même si par moments il ressemblait d’une manière frappante au Christ. Il m’apportait une grande paix. Il me donnait une direction. Mieux – il me donnait une raison d’être. J’étais enfin quelqu’un dans son droit, sans qu’il fût besoin de le prouver à personne. J’étais solidement amarré dans le monde, sans pourtant être une victime. Je participais d’une manière entièrement nouvelle, comme seul peut le faire un homme exempt de conflits. Chose étrange, le monde était devenu bien plus petit que je ne croyais. Plus intime, plus compréhensible. Il n’était plus quelque chose avec quoi j’étais aux prises ; il était comme un fruit mûr dont j’étais l’intérieur, qui me nourrissait, et qui était inépuisable. Je n’étais qu’un avec lui, un avec tout – c’est la seule façon dont je puisse l’exprimer.
Le hasard voulut que je ne pusse rencontrer Claude le lendemain.

(…) 6 pages plus loin :

Le lendemain, alors que je prenais mon petit déjeuner dans un café de Pineapple Street, je sentis une main se poser sur mon épaule. Une voix derrière moi demandait doucement si je n’étais pas Henry Miller. Je levais les yeux pour trouver Claude à côté de moi. Aucun doute possible que ce pût être un autre.
« On m’a dit que vous déjeuniez d’habitude ici, dit-il. Quel dommage que vous ne soyez pas venu hier soir ; j’avais avec moi un ami que vous auriez eu plaisir à rencontrer. Il est de Téhéran. »
Je lui présentais mes excuses et l’engageai à prendre un deuxième petit déjeuner avec moi. Ce n’était rien pour Claude d’absorber deux ou trois petits déjeuners à la file. Il était comme un chameau – il remplissait le réservoir chaque fois qu’il en avait l’occasion.
« Vous êtes bien du Capricorne, n’est-ce pas ? Le 26 décembre, est-ce exact ? Vers midi ? »
Je fis oui de la tête.
« Je ne suis pas très versé en astrologie, poursuivit-il. Ce n’est pour moi qu’un point de départ. Je suis comme le Joseph de la Bible – j’ai des rêves. Des rêves prophétiques, parfois. »
Je souris avec indulgence.
« Vous allez bientôt voyager – dans un an ou deux peut-être. Un voyage important. Votre vie sera radicalement changée. »
Il s’arrêta un instant pour regarder par la fenêtre, comme s’il cherchait à se concentrer.
« Mais ce n’est pas ce qui importe en ce moment. Je voulais vous voir pour une autre
raison. – Il marqua de nouveau un temps. – Vous allez traverser une période désastreuse, l’année qui vient ou à peu près. Je veux dire, avant que vous ne commenciez votre voyage. Il vous faudra tout votre courage pour survivre. Si je ne vous connaissais pas si bien, je dirais qu’il y a danger pour vous de devenir fou…
- Excusez-moi, interrompis-je, mais comment se fait-il que vous me connaissiez si bien ? »
Ce fut au tour de Claude de sourire. Puis, sans la moindre hésitation, il répondit :
« Je vous connais depuis un long moment – dans mes rêves. Vous revenez encore et encore. Bien entendu, je ne savais pas que c’était vous avant d’avoir rencontré Mona. Alors j’ai compris que ce ne pouvait être personne d’autre.
- Etrange, murmurai-je.
- Pas tellement, dit Claude. Beaucoup d’hommes ont fait la même expérience. Une fois, alors que je me trouvais dans un petit village de Chine, un homme est venu à ma rencontre dans la rue et me prenant par le bras, m’a dit : « Je vous attendais. Vous arrivez exactement à « temps. » C’était un magicien. Il pratiquait la magie noire.
- Etes-vous aussi un magicien ? demandais-je en plaisantant.
- Guère », répondit Claude. Et du même ton il ajouta : « Je pratique la divination. C’est un don que j’ai de naissance.
- Mais cela ne vous aide pas beaucoup vous-même, n’est-ce pas ?
- C’est vrai, répondit-il, mais cela me permet d’aider les autres. C’est-à-dire s’ils désirent être aidés.
- Et vous voulez m’aider, moi ?
- Si je peux.
- Avant que vous n’alliez plus loin, dis-je, si vous me parliez un peu de vous-même ? Mona m’a raconté un peu votre vie, mais on s’y perd. Dites-moi ceci, si vous n’y voyez pas d’inconvénient : savez-vous où vous êtes né et qui étaient votre père et votre mère ? »
Claude me regarda droit dans les yeux.
« C’est ce que j’essaie de découvrir, dit-il. Peut-être pourrez-vous m’aider. Vous ne seriez pas apparu si souvent dans mes rêves si vous n’aviez pas de l’importance dans ma vie.
- Vos rêves ? Dites-moi, comment vous apparais-je en rêve ?
- Dans divers rôles, répondit promptement Claude. Parfois comme un père, parfois comme un diable, et parfois comme un ange secourable. Chaque fois que vous apparaissez, c’est aux accents de la musique. Une musique céleste », dirais-je.
Je ne sus que répondre à cela.
« Vous savez, bien entendu, poursuivit Claude, que vous avez un pouvoir sur les autres. Un grand pouvoir. Vous vous en servez d’ailleurs rarement. Quand vous le faites, vous en mésusez. Vous avez honte de votre meilleur moi, si je puis m’exprimer ainsi. Vous préféreriez qu’on vous crût méchant plutôt que bon et vous êtes méchant par moments – méchant et cruel – surtout avec ceux qui vous aiment. C’est à cela que vous devez travailler… Mais vous serez bientôt mis à l’épreuve !
- Il y a quelque chose d’effrayant en vous, Claude. Je commence à soupçonner que vous avez le don de double vue, ou quelque nom que vous choisissiez de donner à cela. »
A quoi Claude répondit :
« Vous êtes essentiellement un homme de foi. Un homme de grande foi. Le sceptique en vous est un phénomène transitoire, un héritage du passé, de quelque autre vie. Vous devez balayer vos doutes – vos doutes de vous-même, par dessus-tout – ils vous étouffent. Un être comme vous n’a qu’à se jeter dans le monde et il flottera comme un bouchon. Rien de vraiment mauvais ne vous touchera ou ne vous affectera jamais. Vous êtes fait pour passer à travers les flammes. Mais si vous vous dérobez à votre vrai rôle, et vous seul savez ce qu’il
est, vous serez brûlé jusqu’aux cendres. C’est-ce que je sais de plus clair à votre sujet. »
Je reconnus en toute franchise que ce qu’il venait de dire n’était pour moi ni vague ni inconnu.
« J’ai eu maintes fois le soupçon de ces choses-là. Pour le moment pourtant, rien ne m’est tout à fait clair. Continuez, si vous voulez bien, je suis tout oreilles.
- Ce qui nous a réunis, dit Claude, c’est que nous cherchons tous les deux nos vrais parents. Vous m’avez demandé où je suis né. Je suis un enfant trouvé ; mes parents m’ont abandonné sur le perron d’une maison, quelque part dans le Bronx. Je soupçonne que mes parents, quels qu’ils aient été, venaient d’Asie. Mongolie peut-être. Quand je vous regarde dans les yeux, j’en suis presque convaincu. Vous avez du sang mongol, sans aucun doute. Personne ne l’a-t-il jamais remarqué jusqu’à présent ? »
J’examinais maintenant d’un regard profondément scrutateur le jeune homme qui me disait tout cela. Je le pris en moi comme on ferait d’une grande gorgée d’eau quand on a soif. Du sang mongol ! Bien sûr, on me l’avait déjà dit ! Et toujours le même genre de gens. Chaque fois que le mot mongol surgissait, il produisait sur moi l’effet d’un mot de passe. « Nous te perçons à jour ! », c’était ce qu’il me disait d’habitude. Que je le reconnusse ou le niasse, j’étais « l’un deux ».
Cette histoire mongole était, bien entendu, plus symbolique que généalogique. Les Mongols étaient les porteurs de nouvelles secrètes. A quelque époque reculée du passé, alors que le monde était un et que ses vrais maîtres tenaient leur identité cachée, « nous Mongols » étions là. (Etrange langage ? Les Mongols ne parlent pas autrement.) Il y avait quelque chose de physique, ou de physiologique, ou du moins de physionomique, qui caractérisait tous ceux qui appartenaient à cet étrange clan. Ce qui les distinguait du « reste de l ‘humanité », c’était on ne sait quoi dans les yeux. Ce n’était ni la couleur, ni la forme ou l’aspect de l’œil : c’était la façon dont les yeux étaient placés ou encastrés, la façon dont ils nageaient dans leurs mystérieuses orbites. D’ordinaire voilés, dans la conversation ces voiles tombaient, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’on eût l’impression de plonger le regard dans un profond trou noir.
Cependant que j’étudiais Claude, mon regard vint à s’arrêter sur les deux trous noirs au centre de ses yeux. Ils étaient insondables. Une bonne minute ou deux, pas un mot de plus ne fut échangé. Ni l’un ni l’autre nous ne nous sentions gênés ou mal à l’aise. Nous nous regardions seulement fixement comme deux lézards. Regard mongol de reconnaissance mutuelle.
Ce fut moi qui rompis le charme. Je luis dis qu’il me rappelait légèrement le Chasseur de Cerfs – le Chasseur de Cerfs et Daniel Boone réunis. Avec juste un soupçon de Nabuchodonosor !
Il rit.
« J’ai passé pour beaucoup de choses, dit-il. Les Navajos croyaient que j’avais du sang indien dans les veines. Peut-être en ai-je d’ailleurs…
- Je suis sûr que vous avez une goutte de sang juif, dis-je. Pas à cause du Bronx ! ajoutai-je.
- J’ai été élevé par des juifs, dit Claude. Jusqu’à l’âge de huit ans, je n’ai entendu parler que le russe et le yiddish. A dix ans, je me suis enfui de la maison.
- Où était-ce, ce que vous appelez la maison ?
- Un petit village de Crimée, pas loin de Sébastopol. J’y avais été transplanté à l’âge de dix ans. »
Il marqua un temps. Il commença à dire quelque chose sur la mémoire, puis abandonna.
« Lorsque j’ai entendu pour la première fois parler l’anglais, reprit-il, je l’ai reconnu pour une langue familière quoiqu’on ne l’eût parlé autour de moi que pendant les six premiers mois de ma vie. J’ai appris l’anglais presque instinctivement, en un rien de temps. Comme
vous le remarquez, je le parle sans une trace d’accent. Le chinois m’est venu aussi facilement, quoique je ne l’aie jamais possédé vraiment à fond…
- Excusez-moi, interrompis-je, mais combien de langues parlez-vous, si cela ne vous ennuie pas de me le dire ? »
Il hésita un moment, comme s’il se livrait à un rapide calcul.
« Franchement, répondit-il, je ne peux pas le dire. J’en sais au moins une douzaine, à coup sûr. Il n’y a pas là de quoi être fier ; j’ai un flair naturel pour les langues. Et puis quand on roule sa bosse de par le monde, on ne peut faire autrement que de s’initier aux langues.
- Mais le hongrois ! m’exclamai-je. Il ne vous est sûrement pas venu facilement ! »
Il m’adressa un sourire indulgent.
« Je ne sais pas pourquoi on croit que le hongrois est si difficile. Il y a ici même, en Amérique du Nord, des langues indiennes qui le sont beaucoup plus – au point de vue de la linguistique pure, j’entends. Mais aucun langue n’est difficile si on la vit. Pour savoir le turc, le hongrois, l’arabe ou la langue navajo, on doit devenir l’un des indigènes, c’est tout.
- Mais vous êtes si jeune ! Comment avez-vous pu avoir le temps de…
- L’âge ne veut rien dire, interrompit-il. Ce n’est pas l’âge qui nous donne la sagesse. Ni même l’expérience, comme on le prétend. C’est la vivacité d’esprit. Les vivants et les morts… Vous, entre tous, vous devriez savoir ce que je veux dire. Il n’est que deux classes en ce monde – et dans chaque monde – les vivants et les morts. A ceux qui cultivent l’esprit, rien n’est impossible. Aux autres tout est impossible, ou incroyable, ou vain. Quand on vit jour après jour avec l’impossible, on commence à se demander ce que signifie ce mot. Ou plutôt comment il en est jamais venu à avoir cette signification. Il y a un monde de la lumière, où tout est clair et manifeste, et il y a un monde de la confusion, où tout est ténébreux et obscur. Les deux mondes n’en sont en réalité qu’un. Ceux qui se trouvent dans le monde de l’obscurité ont de temps à autre une vision fugitive du royaume de la lumière, mais ceux qui sont dans le monde de la lumière ignorent tout de l’obscurité. Les hommes de la lumière ne projettent pas d’ombre. Le mal leur est inconnu. Non plus qu’ils ne nourrissent de ressentiment. Ils se meuvent sans chaînes ou entraves. Jusqu'à mon retour dans ce pays, je n’ai fréquenté que de tels hommes. A certains égards, ma vie est plus étrange que vous ne pensez. Pourquoi suis-je allé chez les Navajos ? Pour trouver la paix et la compréhension. Si j’étais né à une autre époque, j’aurais pu être un Christ ou un Bouddha. Ici, je suis un peu un phénomène de foire. Même vous, vous avez peine à ne pas me voir ainsi. »
Ici, il m’adressa un mystérieux sourire. L’espace d’un plein moment, j’eus la sensation que mon cœur s’était arrêté.
« Venez-vous de ressentir quelque chose d’étrange ? demanda Claude, son sourire devenu maintenant plus humain.
- Oui, en effet, dis-je, mettant inconsciemment une main sur mon cœur.
- Votre cœur s’est arrêté de battre un instant, c’était tout, dit Claude. Imaginez si vous pouvez ce que ce serait si votre cœur se mettait à battre à un rythme cosmique. Le cœur de la plupart des hommes ne bat même pas à un rythme humain… Le temps viendra où l’homme ne distinguera plus entre homme et dieu. Lorsque l’être humain sera porté à sa pleine puissance, il sera divin – sa conscience se détachera de lui. Ce qu’on appelle la mort aura disparu. Tout sera changé, changé de façon permanente. Il n’y aura plus besoin de changement. L’homme sera libre, voilà ce que je veux dire. Une fois qu’il sera devenu le dieu qu’il est, il aura accompli son destin – qui est liberté. La liberté englobe tout. La liberté transforme tout en sa nature fondamentale, qui est perfection. Ne croyez pas que je parle religion ou philosophie. Je les rejette l’une comme l’autre, totalement. Elles ne sont pas des tremplins, comme on se plaît à le croire. On doit les sauter d’un seul élan. Si on place quelque chose en dehors de soi, ou au-dessus de soi, on est dupé. Il n’est qu’une seule chose, l’esprit. Il est tout, toute chose, et quand on l’a compris on l’est. On est tout ce qu’il y a, il n’y a rien d’autre… comprenez-vous ce que je dis ? »
J’inclinai affirmativement la tête. J’étais un peu étourdi.
« Vous comprenez, dit Claude, mais la réalité vous en échappe. Comprendre n’est rien. On doit garder les yeux ouverts, constamment. Pour ouvrir les yeux, on doit se détendre, non se contracter. Ne craignez pas de tomber à la renverse dans un abîme sans fond. Il n’y a rien où l’on puisse tomber. Vous y êtes, et vous en êtes, et un jour, si vous persistez, vous le serez. Je ne dis pas que vous l’aurez, je vous prie de le noter, car il n’y a rien à posséder. Non plus que vous ne devez être possédé, souvenez-vous-en ! Vous devez vous libérer. Il n’y a pas d’exercices, physiques ou spirituels, à faire. Toutes les choses de ce genre sont pareilles à l’encens – elles éveillent un sentiment de sainteté. Nous devons être saints sans sainteté. Nous devons être entiers… complets. Etre saint, c’est cela. Toute autre forme de sainteté est fausse, c’est un piège et une aberration…
« Excusez-moi de vous parler ainsi, dit Claude, avalant hâtivement une autre grande gorgée de café, mais j’ai le sentiment qu’il reste peu de temps. La prochaine fois que nous nous rencontrerons, ce sera très probablement dans quelque partie lointaine du monde. Votre inquiétude pourra vous mener en des lieux les plus inattendus. Mes mouvements à moi sont plus définis ; je connais la trame qui m’est tracée. – Il s’arrêta pour prendre un autre chemin. – Puisque je suis allé jusqu’ici, laissez-moi encore ajouter quelques mots. – Il se pencha en avant et son visage prit une expression très sérieuse. – En ce moment, Henry Miller, personne dans ce pays ne sait rien de vous. Personne – et je l’entends littéralement – ne connaît votre véritable identité. En ce moment, j’en sais plus sur vous que je n’en saurai probablement jamais. Ce que je sais n’a cependant d’importance que pour moi. C’est ce que je voulais vous dire – que vous devez penser à moi quand vous êtes en détresse. Non que je puisse vous aider, ne le croyez pas ! Personne ne le peut. Personne ne le fera, probablement. Vous (et ici il espaça les mots) – vous aurez à résoudre vos propres problèmes. Mais à tout le moins vous saurez, quand vous penserez à moi, qu’il est une personne au monde qui vous connaît et croit en vous. Cela aide toujours. Le secret, cependant, consiste à ne pas se soucier de savoir si quelqu’un, pas même le Tout-puissant, à confiance en vous. Vous devez en venir à comprendre, et vous y viendrez sans aucun doute, que vous n’avez pas besoin de protection, non plus que vous ne devez avoir soif de salut, car le salut n’est qu’un mythe. Qu’y a-t-il à sauver ? Posez-vous cette question ! Et si l’on est sauvé, sauvé de quoi ? Avez-vous réfléchi à ces choses-là ? Faites-le ! Il n’est pas besoin de rédemption, car ce que les hommes appellent péché et faute n’a pas de sens dernier. Les vivants et les morts – souvenez-vous seulement de cela ! Quand vous parviendrez au vif des choses, vous ne trouverez ni accélération ni ralentissement ni naissance ni mort. Il y a et vous êtes – voilà tout en peu de mots. Ne vous cassez pas la tête là-dessus, car pour l’esprit cela n’a pas de sens. Acceptez-le et oubliez-le – ou cela vous rendra fou… »

(…) 70 pages plus loin :

Dans les jours à venir, lorsqu’il semblera que je sois mis au tombeau, lorsque le firmament lui-même menacera de venir s’abattre sur ma tête, je serai forcé de tout abandonner hormis ce que ces esprits ont implanté en moi. Je serai écrasé, avili, humilié. Je serai frustré dans chaque fibre de mon être. Je me prendrai même à hurler comme un chien. Mais je ne serai pas entièrement perdu ! En fin de compte, un jour doit poindre où, jetant un regard sur ma propre vie comme s’il s’agissait d’un roman, ou d’Histoire, je pourrai y déceler une forme, une trame, une signification. Dès lors, le mot défaite n’a plus de sens. Toute rechute sera à jamais impossible. Car ce jour-là je deviens et demeure un avec ma création.
Un autre jour, dans un pays étranger, apparaîtra devant moi un jeune homme qui, conscient du changement qui s’est opéré en moi, me surnommera le « Roc Heureux ». C’est là le nom que je présenterai lorsque le grand Cosmocrateur demandera : « Qui es-tu ? »
Oui, sans l’ombre d’un doute, je répondrai : « Le Roc Heureux ! »
Et si l’on me demandait : « As-tu joui de ton séjour sur la terre ? », je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. »
Quant au sens de ces mots, s’il n’est pas déjà clair, il sera élucidé. Si j’échoue, alors je ne suis que le chien du jardinier.
Il fut un temps où je croyais avoir été blessé comme jamais aucun homme ne l’avait été. Parce que tel était mon sentiment, je fis le vœu d’écrire ce livre. Mais longtemps avant que je l’eusse commencé, la blessure avait guéri. Puisque j’avais juré de remplir ma tâche, je rouvris l’horrible blessure.

 

(…) etc.